Sur Le Tour

d'après "54 x 13" de Jean-bernard Pouy

« Il s’est échappé. Pas très proprement. Sur un mensonge, en disant que c’était pas pour longtemps, que c’était pour sa famille venue au bord de la route du Tour de France. On l’a laissé faire. Il a pris une petite minute d’avance, sur le braquet qu’il aime, un 54*13, c’est à dire 9,13 m à chaque tour de pédalier, « l’équilibre entre douleur et réussite ». Ce coureur n’est pas dangereux, c’est Lilian Fauger, un type de l’équipe Wor, soixante-dix-septième au général. Ca ne réagit pas dans le peloton, alors il fonce. Il les a eus. S’échapper, c’est un hold up. Il est seul, il creuse l’écart. Et pour tenir, il pense. Un monologue intérieur, qui devient monologue extérieur par la grâce du théâtre….

…Tout cela pour dire qu’aujourd’hui ce n’est pas le cyclisme de la télé qui nous réconcilie avec le cyclisme, c’est l’écriture. »

 

Hédi Kaddour - Revue NRF - juin 2000

Le texte de Jean-Bernard Pouy est un bijou d’humanité et de drôlerie.

 

Dans une première partie (54), il s’agit d’un soliloque haletant écrit en 54 petites séquences, très rythmées, au cours desquelles l’auteur suit la pensée du coureur échappé. Alternance entre ce qui se passe sur la route (les côtes, les plats, les faux-plats, la ligne droite infinie des forêts landaises, la douleur, le souffle, l’obsession du chrono…) et ce qui se passe dans la tête.

 

 

« Penser à autre chose » répète Lilian Fauger.

 

Pour anesthésier la douleur, la meilleure solution c’est la gamberge. Alors il pense à ses parents, à son enfance, à son adolescence, là bas dans le Nord, vers Coudekerque-Branche, aux petites histoires et aux grands drames du peloton…

 

Et puis après l’arrivée de l’étape, il y a la partie (13).

Solitude plus grande encore du coureur qui a déserté le peloton lors de la dernière étape, la plus célèbre, celle des Champs-Elysées. Il est assis sur les marches d’une église, dans le XVIème arrondissxement, et gamberge encore, mais pour d’autres motifs…

 

L’écriture est éminemment musicale et sera donc musicalisée. Pas d’accordéon musette, mais des couleurs argentines avec le bandonéon de William Sabatier et les coups d’archets syncopés de Mauricio Angarita à la contrebasse.

 

Ainsi, le texte sera par moment scandé - slamé pourrait-on dire aujourd’hui…

 

Finalement, ce spectacle réconcilie musique, sport, littérature et théâtre…

Jean-Bernard POUY a été successivement animateur socio culturel dans un lycée, professeur de dessin, concepteur graphique, journaliste puis romancier, lecteur et scénariste Avec son deuxième titre, Nous avons brûlé une sainte en 1968, il fait son entrée à la Série Noire, qu'il ne quittera plus. L'ironie, omniprésente dans des livres comme La vie payenne ou La récup’ fait de cet écrivain l'un des maîtres de l’humour noir. Proche du mouvement de l’Oulipo, Jean-Bernard Pouy est un amateur de l'écriture sous contraintes, du jeu de mots et d'une approche ludique de la langue. Il participe notamment à l'émission Des papous dans la Tête sur France Culture.

Défenseur acharné du roman populaire il est le créateur, en 1995, de la série consacrée à l'enquêteur libertaire Gabriel Lecouvreur surnommé Le Poulpe. En 2006, il lance la collection Suite noire, aux éditions La Branche (encore un jeu de mots...), qui se veut l'héritier de la prestigieuse Série noire de Gallimard. Trois ans plus tard, Jean-Bernard Pouy rend hommage au genre qu'il n'a eu de cesse d'incarner et de défendre avec Une brève histoire du roman noir.

Petit extrait de la deuxième partie (13)

 

… 13/2

 

"A l'entrée dans Paris, brusquement, je me suis laissé décoller du peloton et j'ai tourné à droite, plusieurs personnes ont crié, c'est pas par là ! c'est pas par là ! mais j'ai foncé dans une avenue du côté de Bercy, et deux fois à gauche, trois fois à droite, un sens interdit, un couloir de bus sur vingt mètres, j'ai perdu tout le monde, mon monde, le reste du monde, après, dans Paris, je n'étais plus qu'un type qui faisait du vélo le dimanche et qui frimait en s'habillant comme un coureur, on en voit souvent, des emmaillotés déguisés comme Jalabert ou Indurain, demain, sur le bord des routes, tout le monde sera espagnol, et alors je me suis mis à pédaler plus doucement, en respirant à fond, tout était fini, plus de pression, plus d'allure forcée, j'étais comme dans une immense descente, j'avais à rouler à droite, à m'arrêter aux feux, à éviter les portières, et, au beau milieu d'une avenue, je me suis mis à pleurer nerveusement, le choc sans doute, le contre-choc de ces trois semaines d'enfer, et pleurer n'était pas une délivrance, c'était un peu se retrouver sur son lit d'hôpital après une opération..."

Dessin de l’exposition Bruno Théry

(format 180*110)