PRESSE Tartuffe

 

"Un « Tartuffe 2012 » à la lumière de la montée des intégrismes

Poursuivie par sa mère et sa suivante sur un choral de « La Passion selon Saint-Jean» de Bach, la jeune Mariane en sous-vêtements, effrayée, éperdue, essaie de se soustraire à la robe nuptiale. Avec cette simple scène, muette et poignante, Laurent Vercelletto en dit bien plus que tous les discours sur le mariage forcé.

Metteur en scène de « Tartuffe 2012 », ainsi intitulé sar il supprime la fin du 5° acte que Molière avait écrit pour échapper à la censure de la compagnie du Saint-Sacrement, il souligne avec acuité la modernité d'un texte longtemps laissé aux portes du purgatoire à une époque où la politique l'emportait encore sur la religion. Depuis, les excès des religieux intéressent les médias qui font la Une avec les faux dévots, les sectes, les captages d'héritage ou la pédophilie.

L'hypocrisie de Tartuffe reflète ce dérèglement d'une morale sociale avec laquelle, en privé, on prend des libertés.

Dans ce spectacle, Laurent Vercelletto renvoie les cultes monothéistes dos à dos. Les sons de cloches résonnent sur l'appel du muezzin, des chandeliers à sept branches côtoient la croix, Orgon et Tartuffe portent la barbe, les personnages sont habillés avec la sobriété d'une bourgeoisie rétrograde des années soixante.

Autant de signaux d'alarme à l'adresse du public qui découvre cette pièce interprétée par Christine Brotons (Dorine), Philippe Vincenot (Orgon) et Roland Depauw (Tartuffe), entourés une distribution séduisante qui manie l'alexandrin sans affectation."

Antonio Mafra - LE PROGRES  ve 20 janvier 2012

 

"Un sacré dépoussiérage

Ce n’est pas n’importe quel classique que Laurent Vercelletto, plus connu pour ses explorations de textes contemporains, a choisi de mettre en scène. Non seulement il s’agit d’une des « grandes » comédies de Molière, écrite en cinq actes et en alexandrins, avec très peu de recours à la farce et un propos qui la destinerait davantage à la dénomination « tragédie », mais elle évoque l’intolérance et le fanatisme religieux qui, déjà au XVIIe, pesaient de tout leur poids sur la vie quotidienne. Ces sujets, hélas, sont aujourd’hui toujours d’actualité, avec la montée des intégrismes de tout poil et leur volonté de se faire entendre jusque sur les scènes de théâtre. D’où l’ajout au titre : « Tartuffe 2012 ».

La pièce se déroule dans le huis clos familial d’un banquier parisien, Orgon, qui a fort inconsidérément donné toute sa confiance à un dévot qu’il prend pour un saint homme alors qu’il n’est qu’un hypocrite, un homme doucereux et calculateur… En réalité, Orgon s’est entiché, toqué de Tartuffe, délaissant pour lui plaire sa femme Elmire, oubliant d’être un père pour ses enfants, niant jusqu’à ses propres intérêts. Il est « sous influence » dirait-on aujourd’hui, « tartuffié » comme le lui rit au nez Dorine, sa servante. La pièce, on le voit, est à la fois extrêmement moderne par son sujet et grave. Comment la famille évitera une ruine certaine, comment Marianne échappera à un mariage honni et Damis recouvrera ses droits de fils : telle est l’intrigue.

On voit poindre ici quelques thèmes chers à l’auteur : la charge contre la toute-puissance des pères, le refus des mariages forcés et, bien sûr, l’attaque en règle contre les dévots… C’est évidemment de ce côté aussi qu’il faut aller chercher l’intérêt de Laurent Vercelletto pour un texte dont il entend démontrer l’actualité, et non du côté du mécanisme de la comédie. À telle enseigne qu’il s’autorise, malgré un respect scrupuleux du texte, à y ajouter un insolent et très iconoclaste prologue et à en supprimer la fin joyeuse, tout à fait artificielle et lourde et longue et surtout inutile aujourd’hui, il faut bien le reconnaître. Le propos est clair : ce que dénonce ici le metteur en scène, c’est la dangerosité de tous les intégrismes, présents au cœur des trois grandes religions monothéistes.
Le théâtre contre les intégrismes

Un décor très sobre signé Charles Rios, un grand rectangle cerné de voiles qui figure la maison, rend possible la circulation, ainsi que la présence sur scène des comédiens une fois leur rôle terminé, et permet aussi de s’immiscer à l’intérieur, presque par effraction, pour y observer ce qui s’y passe. Ces voiles serviront le moment venu à dérober aux regards ce qui doit rester caché. Car, bien sûr, c’est dans le cercle privé que se joue le mieux l’oppression. Pour tout accessoire, un banc, un chandelier à sept branches, l’ombre d’une croix. Quant au troisième « signe », c’est Orgon qui le porte, sous la forme d’une barbe fournie. La référence aux trois religions est encore sensible dans la bande-son qui mêle avec virtuosité et légèreté musique sacrée et chant des muezzins.

Vercelletto, qui fut comédien avant d’être metteur en scène, et le reste comme le prouve sa délicieuse interprétation de Madame Pernelle, mère d’Orgon, excelle dans la direction d’acteurs. Tous sont justes, et il faudrait citer toute la distribution : Philippe Vincenot campe un Orgon à la rigidité de façade ; Alexia Chandon-Piazza, Maud Roulet et Côme Thieulin, qui jouent les trois jeunes, rendent hommage par leurs qualités à l’école dont ils sont issus, l’E.N.S.A.T.T. ; quant à Dorine, elle est interprétée de manière très originale par une Chritine Brotons qui en fait le pivot ingénieux de l’histoire… et de la maisonnée. Il faut encore rendre hommage à leur diction parfaite qui permet d’entendre ces alexandrins comme s’ils avaient été écrits hier…

En un mot, ce Tartuffe 2012 est une vraie réussite, et le public ne s’y trompe pas. La qualité d’écoute dans la salle est un bon baromètre. "


Trina Mounier - Les Trois Coups Me 25 janvier 2012

 

 

TARTUFFE 2012

Cela remonte à ses premières années de metteur en scène. Depuis "Andromaque" il y a plus de quinze ans, Laurent Vercelletto s'était presque exclusivement consacré aux écritures contemporaines et n'avait plus monté de "classique". À voir ce "Tartuffe 2012", on ne peut que le regretter, tant il a réussi magistralement l'exercice (même si son exploration des auteurs du XX' était elle aussi passionnante). Quelques mots sur "Tartuffe", considéré comme l'une des "grandes" comédies de Molière: les éléments de farce y sont discrets, le sujet y est grave et la forme plus recherchée, plus difficile d'accès, le texte est écrit en alexandrins.

Tartuffe toujours d'aujourd'hui

La pièce se déroule dans un huis clos familial où Orgon, riche banquier parisien pourtant peu susceptible de naïveté, a introduit un certain Tartuffe dont il s'est entiché. Or, Tartuffe est un dévot, ou plutôt un faux dévot comme Molière s'empresse prudemment de rectifier, qui va rapidement imposer sa loi dans la maison avec l'active complicité d'Orgon, et surtout un parasite qui va s'ingénier à dépouiller la famille, femme et fille comprises dans le butin. L'intérêt cependant ne tourne pas autour de cette intrigue: pour Molière, il s'agit de régler des comptes avec les dévots qui font régner leur loi sur la vie sociale et sur le théâtre, ainsi que de dénoncer une fois de plus la tyrannie des pères, les mariages forcés des filles. Pour Laurent Vercelletto, l'intrigue est même de si peu d'importance qu'il s'autorise à en escamoter la résolution, tout-à-fait artificielle, il faut le reconnaître. C'est, avec les jeux dangereux de Damis au début, la seule liberté qu'il prend avec le texte. Car ce qu'il dénonce, à travers cette histoire vieille de plus de trois siècles, ce n'est pas seulement l'oppression de l'Eglise catholique romaine de l'époque, mais la dangerosité de tous les intégrismes, présents au cœur des trois grandes religions monothéistes. Avec leurs corollaires, l'archaïsme et les violences faites aux femmes. Ainsi présenté « Tarttffe 1202" ressort davantage de la tragédie que de la comédie.

Contre les intégrismes

Cette lecture s'exprime dans un décor signé Charles Rios, dont les rares "objets" témoignent de cette généralisation du propos de Molière. Le chandelier à sept branches fait pendant à la grande croix de bois tandis que Orgon portera la marque des barbus et que la bande-son enchaîne les musiques, pour la plupart sacrées, Mozart flirtant avec le chant des muezzins. Ce rappel des trois religions est léger, discret, ponctuel et donc n'alourdit pas le propos. Il souligne seulement par instants l'actualité du propos de Molière.

La mise en scène fait, comme il se doit, la part belle aux acteurs - Vercelletto en est sans doute avant tout lui-même un -, à leur sensibilité et à leur imagination. Il convient de saluer la magnifique interprétation de Christine Brotons qui incarne une Dorine originale, toute en nuances, plus maternelle et fine mouche que servante forte en gueule. Toute la distribution est excellente, particulièrement Philippe Vincenot en Orgon et les jeunes comédiens issus de l'Ensatt (Alexia Chandon-Piazza, Maud Roulet et Côme Thieulin) qui font ici des débuts prometteurs. On sentait dans la salle, pourtant majoritairement peuplée de jeunes et de scolaires public très difficile s'il en est - lors de la première, une qualité d'attention à mettre s'il en était besoin au crédit de ce "Tartuffe 2012".

 

Maud Mary - LYON POCHE me 25 janvier 2012

 

 

"Molière est dans la place

 

 

Tartuffe 2012 se déroule dans une époque et en un lieu indéfinis. Photo Roxanne Gauthier

Alors que le Théâtre Dijon Bourgogne accueille le Dom Juan de Julie Brochen pour quelques jours encore, l’ABC accueillait lundi et mardi derniers Tartuffe 2012 au théâtre des Feuillants.

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Laurent Vercelleto, metteur en scène, et son équipe transposent Tartuffe et sa bande en un lieu et dans une époque indéfinie. À en juger par la scénographie et les costumes, c’est une époque sombre et fragile, à l’image d’Orgon, barbu et étriqué dans un costume qui semble jusqu’à le gêner pour respirer. Laurent Vercelleto fait du patriarche un homme d’une lâcheté incommensurable face à la clairvoyance des femmes de la maison qui, hormis sa mère, lisent dans Tartuffe comme dans un livre ouvert. Si les femmes ont une place prépondérante dans l’œuvre originelle de Molière (les interventions de Dorine, sont par exemple empreintes d’un féminisme et d’une incroyable modernité), le metteur en scène suggère habilement, puisque sans la nommer, l’hypothèse selon laquelle la solution à toutes les formes de fondamentalisme religieux viendra d’elles. La mise en scène est minimaliste si bien que le texte de Molière (re)prend la place qui lui est due et ce d’autant plus que Laurent Vercelleto a fait le choix d’achever la pièce là où Molière l’avait laissée avant que les censeurs d’alors n’interviennent.

Un choix d’autant plus judicieux, qu’il évite l’inévitable “happy end” qui permet à la famille de sortir quasi indemne de l’influence néfaste de Tartuffe et replace ainsi le spectateur, une fois la farce achevée, dans un contexte contemporain dont la dureté ne souffre pas de cette absence."

 

Juliette Soulat - LE BIEN PUBLIC  DIJON le 09/02/2012

 

Les tartufferies de Laurent Vercelletto

Tartuffe 2012

 

Le Tartuffe, c'est une comédie, forcément, si l'on se souvient de cette réplique immortelle, que le personnage pudibond imaginé par Molière donne à Dorine, la servante : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir ». Et l’on sourit de voir le dévot embarrassé, sa fausseté mise en évidence par son désir qu'aucun mouchoir ne saurait tout à fait voiler. Seulement, il faut se rappeler que le Tartuffe fut prohibé pendant cinq ans, et qu'il existât une première version du chef-d'œuvre, probablement plus subversive que celle que nous connaissons, et surtout amputée de ce bien curieux cinquième acte, où tout se résout comme par miracle, et sous le patronage d'un «prince (... ) que ne peut tromper tout l'art des imposteurs ». Laurent Vercelletto s'est donc donné toute liberté pour donner à son Tartuffe 2012 une autre dimension car le thème de la pièce, pour lui, c'est d'abord l'extrémisme religieux, qui s'impose à la famille, conforte la toute puissance masculine, viole les intimités et les corps jusqu'à forcer une jeune femme au mariage. Le metteur en scène du LucaThéâtre n'omet pas de mêler les religions par de fréquentes citations musicales, des projections au sol, des symboles interdits à l'école, et tandis que l'alexandrin continue de sonner magnifiquement à nos oreilles, le parallèle entre le XVIIe siècle et le nôtre est terrifiant. L'idée est bien, comme l'adjonction de la date de 2012 l'indique, de nous proposer un Tartuffe contemporain, et d'abord grâce à la mise en scène. La scénographie, simple et belle, est un carré de jeu figurant la maison d'Orgon (l’autre barbu, celui qui est sincère, le plus obtus, in fine), où les comédiens tels Christine Brotons et Philippe Vincenot avaient emportés l'enthousiasme des spectateurs, tous âges confondus, lors de la création.

 

Etienne Faye- LE 491   (janvier 2014)

 

"A quoi sert le théâtre ? En quoi ce spectacle vivant peut-il nous concerner ? A-t-il une valeur didactique, pédagogique pour améliorer ou corriger notre condition ? Pour apprendre à mieux nous connaître?

Ces interrogations ne se posent pas pour toutes les représentations théâtrales. Pour ce faire, il faut à la fois une richesse textuelle doublée d’une pertinence idéologique, et la mise en valeur scénique de cette double exigence.

Le Tartuffe 2012, mis en scène par Laurent Vercelletto, relève ce défi. Choisissons, pour le souligner, deux moments précis de cette réalisation.

Orgon, caché derrière le rideau, tarde à rejoindre Tartuffe et Elmire, laquelle vient de démasquer le dévot. Ici, c’est moins la raison de cet aveuglement maintenu qui importe, mais la manière dont le comédien l’exprime. A ce moment, il est de dos et c’est son corps entier qui joue cette hésitation, cette impossibilité à rejoindre cette réalité démasquée. C’est cette grâce à être habitée par le comportement du personnage, même s’il n’est pas dans la lumière, qui est théâtralisée. Son visage grimace-t-il ? Ses mains se tordent-elles ? Le personnage nous communique cet empêchement. Chaque spectateur, à travers Orgon, est, comme dans certains rêves nocturnes, affecté par une privation de mobilité.

Et puis, il y a Marianne promise à Tartuffe et parée par son père d’un voile de cérémonie dont elle s’enroule, telle un angélique carcan. Et la mariée devient mariale par l’anéantissement de son corps. Véritable peinture religieuse, elle est Marie douloureuse et  sa pose devient christique. Dans son fauteuil, le spectateur souffre du décalage entre le malheur de cette fille et l’effroyable sincérité de son père. L’horreur de nos comportements pourrait-il être inspiré par de vertueuses intentions ? Message de Molière, certes, mais sublimé par cette scénographie.

A quoi sert donc le théâtre ? Sans doute à chercher des réponses à nos propres vies."

 

Pierre Esdraffo- commentaire d’un enseignant du Lycée Les Canuts à Vaulx en Velin qui avait accompagné ses élèves.